"Morris, 100 Ans, 100 Oeuvres", à la "Galerie Huberty & Breyne", à Ixelles, jusqu'au 27 Janvier

écrit par YvesCalbert
le 08/01/2024

« Lucky Luke », le cowboy qui « tire plus vite que son ombre », nous attend, au N° 33 de la place du Châtelain, dans la « Galerie Huberty & Breine », jusqu’au samedi 27 janvier, à l’occasion du 100è anniversaire de la naissance de son créateur, en 1946, l’auteur courtraisien « Morris » (Maurice de Bevere/1923-2001), dont le travail nous est proposé au sein de l’exposition temporaire – non marchande – « Morris, 100 Ans, 100 Oeuvres », une exposition d’intérêt patrimonial, qui lève le voile sur l’évolution du dessin de « Morris » et sur la pureté de son geste.

Cent planches originales sont à découvrir, disposées suivant l’ordre chronologique de leur création, Claude de Saint-Vincent (*Neuilly-sur-Seine/1952), directeur général de « Média Participations » – qui regroupe, entre autres, « Dargaud », « Dupuis » et « Le Lombard » – écrivant, en préface du catalogue de l’exposition : “Rêvant d’animation, passionné de cinéma, ‘Morris’ adopte l’archétype hollywoodien de l’époque, choisit un cow-boy comme héros et s’empare de l’univers du western.“

Des cartels, fort bien documentés, nous permettent de suivre l’évolution de « Lucky Luke » et de ses aventures : « Quand ‘Lucky Luke’ est né, il avait quatre doigts ! On les voit se découper très nettement sur le mur de rondins de la cabane, dans la sixième case (d’une) planche d’ « Arizona 1880 », (sa) première aventure, en 1946, dans un almanach du ‘Journal Spirou’. Quatre doigts, … comme Mickey ! Ce détail n’est pas seul à témoigner de la très forte influence de Walt Disney (Walter Elias Disney/1901-1966) sur le jeune dessinateur de vingt-trois ans qu’est alors ‘Morris’. Souplesse et rondeur des personnages, fluidité des mouvements … Tout semble imprégné de l’univers du génie américain de l’animation, jusqu’aux chevaux, aux museaux démesurés qui semblent tout droit tirés du dessin animé ‘Les trois Caballeros’ (Norman Ferguson/USA/1944/72′), sorti deux ans auparavant. »

Un autre héritage, que nous ressentons est celui d’ « Hergé » (Georges Remi/1907-1983), « Morris » appréciant, à la vision des toutes premières « Aventures de Tintin », leur découpage et leurs cadrages, tout au service du rythme
et d’une grande lisibilité, l’auteur courtraisien adhérant à cette « grammaire hergéenne », ne manquant pas de lui rendre hommage.

Dès l'entrée de la Galerie, nous sommes accueillis par des sculptures en bronze récentes de l'artiste français Samuel Boulesteix, qui écrit, concernant sa création de Joe Dalton : "Le dessin de 'Morris', duquel je suis parti- tiré de l'album "Ma Dalton" - m'a semblé le meilleur modèle pour une sculpture car j'avais envie de représenter 'Joe' au plus près de son caractère. Cette pose sans accessoires, ni aucune espèce d'action, est un moment de grâce, tout en suspens et en intériorité, l'occasion d'admirer toute la pureté de son machiavélisme." 

Le coloriste italien Vittorio Leonardo (°Naples/1938), qui travailla des années aux côtés du dessinateur belge, déclara : « Pour ‘Morris’, un bon dessin était obligatoirement parfait en noir et blanc. La couleur, même si elle pouvait aider à la mise en scène, n’avait, au fond, qu’une fonction commerciale ».

Mais qu’on ne s’y trompe pas : si « Morris » excellait dans la composition des planches à l’encre, dans l’utilisation des
noirs ainsi que dans les jeux d’ombres et de lumières, il avait, également, un grand sens de la couleur … et certaines exigences, comme le prouve un rappel qu’il adressa aux coloristes de la maison « Dupuis » qui éditait le « Journal Spirou » et, jusqu’en 1967, les albums de « Lucky Luke » (le dernier, chez « Dupuis », étant « Tortillas pour les Dalton », le 31è album). Ce « rappel », daté de 1949, prouvait l’attention vigilante que portait « Morris » à la coloration de ses planches, qu’il envoyait, alors par courrier postal, aux éditions « Dupuis », à Marcinelle, ville aujourd’hui rattachée à Charleroi.

Comme nous l’avons déjà signalé, au fil de notre visite, nous constatons que différents personnages créés par « Morris », furent croqués en ressemblance avec des personnes connues, tel, non encore cité, l’acteur américain Jack Palance (1919-2006) – dans son rôle de tueur à gages, dans « L’Homme des Vallées perdues » (George Stevens/USA/ 1953/118′) – pour « Phil Defer », le plus cynique, le plus dur et le plus froid des adversaires de « Lucky Luke ». Si c’est la seule fois, dans la série, où l’on voit le héros tirer de sang froid sur un adversaire, qui ne le menace pas encore, la rédaction des panels de l’exposition nous informe que, si dans la première version de « Lucky Luke et Phil Defer » (1956/8è album), ce dernier était tué raide, à la demande des éditions « Dupuis », jugeant cette fin trop violente, nous apprenons, à la dernière page, que cet adversaire n’était, en fait, que blessé à l’épaule.

A la première page d’ « Hors la Loi » (1954/6è album), mais dès 1951, dans le « Journal Spirou »),« Morris » nous propose différentes affiches « wanted », mentionnant les noms d’authentiques desperados, tels ceux de « Billy the Kid » (William Henry McCarty/1859 ? -1881), « Calamity Jane » (Martha Jane Cannary/1852-2003) et Jesse James (1847-1882), qui devinrent des personnages de bandes dessinées, dans différentes aventures de « Lucky Luke ». Au fil de ses aventures, « Lucky Luke » rencontra d’autres personnalités historiques, telles l’actrice française Sarah Bernhardt (1844-1923) & le juge américain « Roy Bean » (Phantly Roy Bean/1825-1903).

N’oublions pas, non plus, quatre bandits qui sévirent dans l’Ouest américain, entre 1890 et 1892, Robert (« Bob »/1869 -1892), William (« Bill »/1843-1894), Gratton (« Grat »/1861-892) et Emmett Dalton (1871-1937), qui partagent le vedettariat d’ « Hors la Loi » (1954/6è album), avec « Lucky Luke », qui, dans la dite BD, seront tués par notre héros. L’idée de génie de « Morris » fut de ne pas avoir été fidèle à la réalité des tailles de chacun des 4 frères (issus d’une famille de 15 enfants) les créant, sur papier, avec des tailles « en escalier », ce qui avait bien amusé les lecteurs, bien tristes de devoir accepter leurs décès.

Si « Lucky Luke » a pu rapidement compter sur ses dix doigts, il dût abandonner sa consommation de cigarettes, dès 1983, afin que ses albums puissent être adaptés en dessins animés, pour la télévision américaine, ce qui permit à« Morris » d’être récompensé, en 1988, à Genève, par l’« OMS » (« Organisation mondiale de la Santé »), ayant remplacé la cigarette, désormais interdite, par une brindille, que « Lucky Luke » apprécie toujours de porter à sa bouche.

Autre anecdote rapportée sur l’un des précieux cartels de « Morris, 100 Ans, 100 Oeuvres » : « Morris », dans l’aventure titrée « Lucky Luke contre Joss Jamon » (1958/11è album), comptait donner au personnage imaginaire « Pete l’Indécis » les traits de René Goscinny (1926-1977), qu’il avait rencontré aux Etats-Unis, en 1948, par l’intermédiaire de l’auteur BD et peintre gedinnois « Jijé » (Joseph Gillain/1914-1980). Une planche introductive à cet album avait été publiée au sein du N° 966 du « journal Spirou », avec ce personnage sous les traits de René Goscinny, traits définitivement abandonnés, vu que ce dernier devenait, pour cette même aventure, le scénariste attitré de « Morris », qui, lui-même, avait scénarisé les dix premiers albums de « Lucky Luke ».

« Faire mourir les Dalton à la fin de ‘Hors-la-Loi’ fut une grosse gaffe de ma part. J’ai reçu beaucoup de lettres de lecteurs qui trouvaient ces personnages très amusants et souhaitaient que je les remette en scène », confessait souvent « Morris ». Avec l’arrivée de René Goscinny, au scénario de la série, il répara cette « gaffe » (sic) en créant les quatre « cousins Dalton » : Joe, Jack, William et Averell, quant à eux purement fictifs, dans « Les Cousins Dalton » (1958, mais 1957 dans « Spirou »), la couverture de ce 12è album nous offrant un étonnant effet visuel, leurs 4 visages apparaissant à la même hauteur, sauf que, poursuivis par « Lucky Luke », ils descendent un escalier, chacun d’eux étant dessinés sur 4 marches successives, les tailles « en escalier » des 4 frères étant les mêmes pour les 4 cousins, connus pour certaines spécificités, le plus petit, Joe, étant colérique, alors que le plus grand, Averell, ne cesse de répéter : « quand est-ce qu’on mange ».

« Mon vieux ‘Jolly’, rien de tel que la grande prairie, les rocheuses et les canyons… » confie ‘Lucky Luke’ à sa fidèle monture, à la fin de cet album. Si notre cowboy semble ne pas avoir apprécié la vie à bord de la « Daisy Belle » et les paysages fluviaux de la Louisiane et du Missouri qu’il vient de découvrir, ce n’est pas le cas de son dessinateur qui s’en donne à cœur joie dans « En remontant le Mississipi » (1961/16è album), dont le scénario de René Goscinny est inspiré de faits réels.

Dans l’album suivant, le 17è, « Sur la Piste des Dalton » (1962), dès la couverture, nous constatons l’arrivée d’un nouveau personnage, à 4 pattes, élevant au carré la dimension parodique des aventures de « Lucky Luke », à savoir « Rantanplan » (d’abord orthographié « Ran-Tan-Plan »), le chien le plus bête à l’ouest du Pécos, à l’odorat quasiment nul et à l’affection débordante, … mais toujours mal orientée, notamment, aux côtés des gardiens du pénitencier accueillant régulièrement les « cousins Dalton ».

Grande nouveauté, avec « Dalton City » (1969/34è album), la « moralité qui était imposée par Jean Dupuis (1875-1952) – le fondateur des éditions « Dupuis » – à ses dessinateurs, n’est plus d’actualité, « Lucky Luke » étant, désormais, édité par « Dargaud ». Ainsi, nos deux auteurs, René Goscinny et « Morris » prennent la liberté d’introduire dans cet album « Lili Carabine » et ses danseuses de « saloon », légèrement vêtues. Une révolution pour le « 9è Art », une expression, par ailleurs, inventée par notre dessinateur courtraisien.

A bord de « La Diligence » (1968/32è album), « Morris » et René Goscinny embarquent « Lucky Luke » chez son nouvel éditeur, « Dargaud », nous offrant une 4è page de couverture mythique, avec « Lucky Luke » tirant sur son ombre …

… Soulignant que nous pouvons découvrir 15 couvertures originales, jamais exposées, laissons à chacun le soin de parcourir l’exposition « Morris, 100 Ans, 100 Oeuvres », à son rythme, en lisant attentivement les cartels, nous emmenant vers la dernière salle, où – outre la projection d’extraits de l’émission française “Du Tac au Tac”, dans laquelle « Morris » évoque un peu plus sur son coup de crayon – nous voyons des tables vitrées, où nous pouvons, entre autres, découvrir des carnets de dessins d’enfance de Maurice de Bevere, le futur « Morris », l’un de ses carnets nous prouvant toute l’estime que ce grand dessinateur, en devenir, vouait à « Hergé ».

Aussi, pour nous replonger dans l’œuvre foisonnante de « Morris », un espace lecture est aménagé, nous proposant des albums, édités en quatre langues (allemand, anglais, français & néerlandais).

Ensemble, René Goscinny et « Morris » signèrent 36 albums, jusqu’au 46è, « Le Fil qui chante » (1977), une collaboration exceptionnelle de 22 années, qui ne s’arrêta qu’au décès de René Goscinny

- Extraits biographiques de « Morris » :

Après son baccalauréat et ses études de droit, il suit les cours de dessin du réalisateur franco-hongrois de films d’animation Jean Image (Émeric André Hajdu/1911-1989), où il apprend aussi la technique de l’animation. Peu après, il entre à la « C.B.A » (« Compagnie Belge d’Actualités »/1940-1946), un studio de dessins animés, où il fait la connaissance d’André Franquin (1924-1997), d’Eddy Paape (1920-2012) et de « Peyo » (Pierre Culliford/1928-1992).

En 1945, il est sollicité pour illustrer le l’hebdomadaire belge « Le Moustique » – fondé en 1924, édité, comme « Spirou », par « Dupuis » – pour qui il réalisera pas moins de 250 couvertures.

Création de « Lucky Luke », dans le récit « Arizona 1880 », édité en 1946, dans l’ « Almanacah Sprou 1947 », « Rantanplan » étant créé en 1987, et les éditions « Lucky Production », en 1990, qui deviendront « Lucky Comics », dans le cadre d’un partenariat avec les éditions « Dargaud ».

Entre 1948 et 1955, « Morris » sillonne les États-Unis et le Mexique, avec ses collègues et amis André Franquine& « Jijé » (Joseph Gillain), ce qui lui permit de rencontrer des spécialistes de la bande dessinée parodique du magazine
américain « Mad » : Jack Davis (1924-2016), Harvey Kurtzman (1924-1993) & « Wally Wood » (Wallace Allan Wood/ 1927-1981).

En 1972, il reçoit, en Belgique, le « Grand-Prix Saint-Michel ».

Le « Festival international de la Bande dessinée d’Angoulême » lui accorde son « Grand-Prix spécial du XXè Anniversaire », en 1992, année où, au Canada, il reçoit un « Prix Honoris Causa », pour l’ensemble de l’œuvre, et où, en Belgique, il est fait « Chevalier de l’Ordre de Léopold ».

Dans le cadre du « Parcours BD » de Bruxelles, en 1993, une fresque murale de 180 m2 est inaugurée, à l’angle des rues de la Buanderie et T’Kint, une réalisation de l’asbl « Art mural ».

Polyglotte accompli, pouvant s’exprimer dans au moins sept langues, c’est tout naturellement lui qui, en 1996, préside les manifestations internationales du « Centenaire de la Bande dessinée ».

Une image mytique (« Morris »/dès 1946) © « Lucky Comics »/2016 (hors expo)

Vient 1997 et la célébration du cinquantenaire de « Lucky Luke », en Allemagne, au Portugal, dans les Pays scandinaves et en Belgique, qui se clôtura à Paris, le 10 septembre, cinquante ans jour pour jour après que
« Morris » ait créé le dessin emblématique du « lonesome cowboy » (« cowboy solitaire ») qui s’éloigne vers le soleil couchant.



En 1998, en France, il est fait « Officier de l’Ordre des Arts et des Lettres », alors que la « Chambre belge des Experts en Bande dessinée » lui décerne, our « Lucky Luke », le « Prix Géant de la BD ».

Enfin, au « Stripfestival », à Middelkerke, en 2000, il est honoré d’un « Crayon d’Or », quelques mois avant son décès, en 2001.

« Lucky Luke » au cinéma et en télévision :

** 1971 : avec René Goscinny, l’animateur de télévision Pierre Tchernia (Pierre Tscherniakowsky/1928-2016) & le compositeur Claude Bolling (1930-2020), il crée son premier dessin animé long-métrage, « Daisy Town » (Bel.-Fra./ « Studio Belvision »/71′).

** 1978 : « La Ballade des Dalton » (Fra./anmation/« Studios Idéfix »/82′)

** 1983 : « Les Dalton en Cavale » (Fra./animation/« Gaumont-Dargaud »/81′)

** 1984 : Série TV de 26 dessins animés de 26 minutes, par « France 3 », « Gaumont » & « Hanna Barbera ».

** 1991 : Seconde série TV de 26 dessins animés de 26 minutes, par « Dargaud Films », « France 3 » & « IDDH ».

** 1991 : « Lucky Luke » (Terence Hill/USA-Italie/96’/avec Terence Hill dans le rôle titre).

** 2007 : « Tous à l’Ouest » (Olivier Jean-Marie/Fra./85’/avec Lambert Wilson dans le rôle titre & Clovis Cornillac dans celui de Joe Dalton)

Jean Dujardin en « Lucky Luke » (film de James Huth/2009) © Photo : Christine Tamalet (hors expo)

** 2009 : « Lucky Luke » (James Huth/Fra.–Argentine/104’/avec Jean Dujardin dans le rôle titre).

- Exposition « Morris, 100 Ans, 100 Oeuvres », à Ixelles :

Ouverture : jusqu’au samedi 27 janvier, du mercredi au samedi, de 11h à 18h. Entrée libre. Catalogue et Livret de Croquis : en vente à l’accueil. Contacts : 02/893.90.30. Site web : https://hubertybreyne.com/.

- « Galerie Huberty & Breine », à Paris et à Bruxelles :

Bonne visite de la « Galerie Huberty & Breine », que nous retrouverons au Heysel, à la « BRAFA Art Fair », du dimanche 28 janvier jusqu’au dimanche 04 févier.

Présente, également, au N° 36 de l’avenue Matignon, à Paris (00.33.1/40.28.04.71), la « Galerie Huberty & Breyne » propose, aux collectionneurs, une sélection rigoureuse d’œuvres originales, signées par les plus grands maîtres du 9è Art, comme André Franquin, « Hergé », Jacques Martin, Victor Hubinon ou François Schuiten, cette galerie, représentante exclusive de Milo Manara, étant engagée, aussi, aux côtés d’artistes contemporains comme François Avril, Christophe Chabouté, Philippe Geluck, Jean-Claude Götting, Miles Hyman &« Loustal«  (Jacques de Loustal).

A noter qu’à son adresse parisienne, la« Galerie Huberty & Breyne » nous propose, jusqu’au samedi 03 février, son exposition « Jean-Claude Götting. La Couleur et le Trait ».

Soulignons enfin que Marc Breyne & Alain Huberty sont les experts en Bande Dessinée, auprès de « Christie’s ».

Yves Calbert.

 

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