Au "TreM.a", à Namur : "Diableries !", jusqu'au 28 Août

écrit par YvesCalbert
le 03/08/2022

Le « De aleatoribus » (« sur les joueurs de dés »), petit texte latin du 3e siècle de notre ère, condamnait déjà le jeu de dés, assimilé à un piège du diable. Plus tard, des théologiens, tels que Bernardin de Sienne (1380-1444) ont ouvertement dépeint le Diable comme l’inventeur du jeu.

C »est ainsi que s’entamme la visite de « Diableries ! », une exposition, organisée dans le cadre de l’événement  « The Circus we are », à découvrir à Namur, au « TreM.a » (« Musée des Arts anciens du Namurois », jusqu’au dimanche 28 août.

« De tout temps, le diable occupa une place centrale dans la vie des hommes, souvent pointé du doigt comme le principal responsable de leurs maux et malheurs, comme l’instigateur des plaisirs et des divertissements coupables auxquels ils s’adonnaient pourtant volontiers », peut-on lire sur le site web du « TreM.a ».

Immersion dans l’univers captivant du diable, figure emblématique de notre imaginaire collectif. Tantôt créature hideuse et terrifiante, tantôt tentateur séduisant et envoûtant, ce dernier, depuis des siècles, effraie autant qu’il fascine. Usant de ruses et finesses, dans le but de corrompre les esprits et de les soumettre à la tentation, cet être énigmatique représente une menace permanente pour le Salut des âmes.

Extrait d’un cartel : « Conçu comme un nécessaire délassement dans l’Antiquité, le jeu était, au contraire, regardé d’un mauvais œil par les autorités ecclésiastiques du Moyen Âge, qui, pour beaucoup, y voyaient une invention du diable. Aussi, des mesures dissuasives et répressives furent mises en place pour en interdire la pratique et en prévenir les dérives (consommation abusive d’alcool, violence, meurtre, …). »

« Cependant ces interdits ne touchent pas l’intégralité des jeux, qui ne sont pas tous blâmables. Une distinction est opérée entre jeux de hasard (les dés et les cartes), interdits à tous, jeux de raisonnement (les échecs), permis à tous, et jeux mixtes (le trictrac), permis aux laïcs mais interdits aux religieux. »

Près de tableaux montrant des joueurs, un texte met en garde son lecteur contre les dangers du jeu, qui « fera sortir l’argent de ta bourse, puis ta joie en pleur convertira » … Davantage encore, l’autorité écclésiastiqe insistait sur le fait que le jeu était un vecteur d’alcoolémie, de violences, pouvant aller jusqu’au meurtre …

… Outre des dés et des cartes, nous trouvons un coffret, longtemps considéré comme une boîte à jeux, orné, sur le couvercle, d’une danse mauresque et, sur les côtés, de thèmes de chasse et d’amour courtois, … mais qui serait, en réalité, un coffret de mariage. Quant à l’échiquier, qui figure au-bas du coffret, il ne serait pas destiné à une pratique ludique, étant trop petit que pour être praticable. Les échecs seraient ici évoqués dans une perspective symbolique, en tant qu’allégorie de … la conquête amoureuse.

Après la découverte de ces quelques pièces de jeux, synonymes de tentations diaboliques, nous découvrons  deux costumes qui furent portés par deux comédiens, sur une vingtaine, pour le projet « Valenciennes (1547) 3D », qui participait d’une recherche, qui entend mieux comprendre le jeu et la mise en scène des mystères monumentaux, qui animèrent la vie de nombreuses villes, aux XVè et XVIè siècles. Il consistait en la réalisation d’un film expérimental destiné à rendre sensible la performance dramatique, s’appuyant, pour ce faire, sur deux manuscrits, précieux témoignages d’un « Mystère de la Passion », joué à Valenciennes, en 1547, le texte étant dit en ancien picard.

En cette année 1547, à Valenciennes, cette représentation fut étalée sur … 25 journées (nonconsécutives), ayant mobilisé pas moins de 63 acteurs, qui ont endossèrent 169 rôles différents.

Au « TreM.a », si une vidéo nous présente un extrait de ce film, tourné en 2017-2018, nous pouvons, aussi, en profiter à domicile, via le lien : https://www.passion-de-valenciennes-1547.fr/, alors que, prêté, à titre exceptionnel,  par la « Bibliothèque nationale de France », nous pouvons admirer le « Manuscrit de la Passion de Valenciennes », une maquette 3D numérique de la scène sur laquelle se sont autrefois produits les comédiens – spécialement conçue pour la présente exposition – étant exposée.

Extrait d’un cartel : « La présence sur scène des diables, incontournables à partir du milieu du XVè siècle, est alors régie par l’art des opposés (‘ars oppositorum’), un principe clé de la pensée scolastique. Les diables incarnent le Mal et s’opposent aux forces du Bien. Cet antagonisme se matérialise tant dans les décors, les musiques et les  bruitages, que dans les personnages, leurs accessoires, leurs gestes et leur langage. Ainsi, les diables hurlent, gesticulent, se démènent dans un tapage assourdissant, s’expriment au moyen d’un langage ‘bas’ et fleuri, où se mêlent interjections et autres bruits gutturaux, offrant un contraste saisissant avec la solennité, qui caractérise notamment les anges. Mettant en scène les inlassables efforts du Malin pour induire les hommes au péché, (ce  théâtre médiéval) contribuait, par sa fonction édifiante, au salut des spectateurs. »

Si, de nos jours, en Afghanistan, notamment, ces interdits sont toujours de mise, dans le cadre d’une religion musulmane radicale, il en était de même dans nos contrées chrétiennes, au Moyen-Âge, ce qui nous est démontré dans les salles suivantes …

… Ainsi, les danses – si bien peintes, dans « Danse de Noces », par Pieter II Brueghel (1564-1638) -, sont condannées par Saint-Jean Chrysostome (349-407) et d’autres prédicateurs, qui les considèrent comme une  pratique diabolique. Un décret du Concile d’Arles (524) précise que les danses, au même titre que les jeux, sont des « choses que les païens ont inventées sous la tutelle du diable ».

Si l’Eglise est plutôt conciliante à l’égard de la danse, il est, néanmoins, interdit de danser le dimanche et lors des fêtes , ainsi que dans les espaces sacrés de l’église et du cimetière. A noter que toutes les danses ne se valent pas. Ainsi, nous distinguons les hautes danses, pratiquées par la bonne société, des basses danses, celles du peuple, telles les farandoles, se caractérisant pas des gesticulations et des sauts, étant jugées désordonnées,  inconvenantes  et vulgaires. Maintenant si des oeuvres nous montrent des danses macabres, la raison en est que l’on dansait lors de cérémonies funèbres, afin d’unir la communauté des vivants à celle des morts.

Qu’en est-il des jongleurs, ces disciples du diable ? Au Moyen-Âge, ils font l’objet d’une sévère condamnation morale par les hommes d’Église. Tout jongleur est décrit comme étant un vagabond, un parasite social, qui se livre à des activités futiles et détourne l’aumône des pauvres et de l’Église. Sa parole est présentée comme fourbe,  trompeuse et mensongère. Aussi, par la contorsion de son corps, il est jugé coupable de déformer en l’homme l’image de Dieu. Le jongleur corrompt, éloigne de Dieu.

Ce n’est qu’à la fin du XVIè, que certains s’emploièrent à démystifier la pratique des jongleurs, en décrivant et en expliquant leurs trucs afin de démontrer qu’ ils n’ont rien de diaboliques.

Quelques siècles plus tôt, selon le théologien Honoré d’Autun (1080-1151), les jongleurs n’étaient rien d’autres que des « ministres de Satan ». Un siècle plus tard, le prédicateur allemand Bertold de Ratisbonne (1220-1272) les désigne encore, dans un sermon, comme étant les « cornemuses du diable ». Les prodiges du jongleur et ceux du diable étant ainsi placés sur le même plan, des accusions de sorcellerie ne sont pas exclues …

… Et puisque nous évoquons la sorcelerie, notons que c’est au XVè siècle qu’elle se transforma en un crime terrible, violemment réprimé. Si des sorciers furent ainsi condamnés, ce n’est qu’en 1451, au sein d’un manuscrit, que l’on mentiona, pour la pemière fois, l’existence de sorcières se déplaçant sur un balais. Ce dernier, détourné de son usage domestique, se mua en mode de transport, lui permettant de se rendre au « sabbat », une assemblée nocturne au cours de laquelle un culte est rendu au diable.

L’image de la sorcière – trop longtemps représentée en « vetula » (vieille femme stérile, telle que dessinée par Walt Disney {1901-1966}) – connaît ensuite un remarquable essor, à mesure que se multiplient les textes sur la  sorcellerie, dont les plus célèbre est, assurément, le « Marteau des Sorcières » (1486), écrit par un moine dominicain alsacien Heinrich Krämer (1436-1505).

Si, à l’image de la cérémonie oecuménique du « Festival mondial de Folklore de Jambes-Namur », programmée le dimanche 21 août, à 10h, dans l’église du Sacré-Coeur, à Jambes, la musique et les chants sont les bienvenus, pour l’Eglise, au Moyen-Âge, la musique enivrait les sens et affaiblissait l’âme, représentant, donc, un danger pour les fidèles. A cette époque, pour certains, le diable, musicien habile et virtuose, exploitait ainsi son pouvoir de séduction,

Les ménestrels étant qualifiés, comme les jongleurs, de « ministres de Satan », les chants du peuple viendraient du diable (« carmina dabolica »). Une légende française, du XVè siècle, prétendait d’ailleurs que Satan avait envoyé sur terre, sous la forme de ménestrels, deux de ses « créatures », pour « désespérer les humains ». Les musiciens, eux-mêmes, ont, parfois, joué de ce rapport entre ménestrandie et diablerie, en portant des masques de démons,  durant le carnaval.

En ces temps lointains, aux yeux des théologiens, des instruments, tels que la flûte ou la guiterne, devaient être exclus des hymnes d’église , dès lors qu’ils appartenaientt à la pompe du diable (‘pompa diaboli’), la  cornemuse, instrument populaire par excellence, ayant été, elle aussi, associée à la mort et au diable.

 

A noter que le diable était, également, présent dans la théorie musicale, l’intervalle mélodique, comme le triton fa-si (un triton étant un intervalle musical trois tons) – nommé « diabolus in musica » – est proscrit, au XVIIIè siècle. Bien plus tard, il fut exploité par nombre de compositeurs – tels Jean-Sébastien Bach (1685-1750), Claudio  Monteverdi (1567-1643), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) et Richard Wagner ( 1813-1883) -, afin de  représenter symboliquement le diable.

Bien avant eux, pour le compositeur allemand Andreas Werckmeister (1645-1706) c’était évident : « mi contre fa  (le fameux triton), c’est le diable en musique » écrivit-il, en 1702.

Soulignons que des cartels, placés à leur hauteur, sont destinés à nos enfants, ainsi ce texte évoquant des singes  saltimbanques : « Regarde cet énorme manuscrit. Tu pourras y voir, au bas de la page de droite, une farandole de jongleurs et de saltimbanques. Ils dansent, sautent et font des cabrioles. L’un d’eux, tout à droite, joue de la cornemuse. Un autre, au centre, souffle dans une trompette. »

« Si tu observes attentivement, tu verras que ce ne sont pas des hommes, mais des singes ! En vérité, cette association est assez logique. Les singes faisaient souvent partie de la ménagerie du saltimbanque, qui la mettait au service de ses tours. Le jongleur et le singe sont souvent vus comme des figures jumelles, qui partagent le même don pour l’imitation, la grimace, la contorsion, et le même désir de faire rire. »

Ou encore, évoquant le tarot : « Le numéro 15 est attribué au diable, représenté comme une créature effrayante, mi-homme, mi-animal, aux pattes griffues, pourvue de cornes sur la tête et d’ailes dans le dos, et crachant du feu … Aujourd’hui, ce jeu de cartes se trouve le plus souvent entre les mains d’une cartomancienne – une diseuse de bonne aventure, si tu préfères – qui s’en sert pour prédire l’avenir. La carte du diable est évocatrice de désirs et de tentations. »

Sculptée dans le bois, nous découvrons Gudule (646-entre 680 & 714), qui devint la Saint-Patronne de Bruxelles,  un petit diable se trouvant à sa gauche. Nos enfants apprennent ainsi qu’égarée en peine nuit, le diable ayant éteint sa bougie, c’est en priant Dieu que Gudule retrouva son chemin.

Notons que l’idée de bien préparer sa mort, dans l’optique du Salut, qui traverse tout le Moyen-Âge, trouve son  point d’acmé au XVè siècle, alors que les épidémies de peste décimaient l’Europe, avec la parution d’un ouvrage majeur, au nom évocateur : « L’Ars moriendi » (« L’Art de bien mourir »).

Il est important de noter qu’au Moyen-Âge, pour les femmes et les hommes, l’existence terrestre se construisait,  avant tout, dans la perspective du Jugement dernier, moment au cours duquel ils comparaîtront devant Dieu et  seront jugés selon leurs actes et leurs paroles. Durant toute leur vie, se trouvant au cœur d’une lutte permanente  entre le Bien et le Mal, is cherchaient à observer une vie vertueuse et à ne pas céder à la tentation, à laquelle le  diable, aidé dans ses œuvres par ses disciples, cherchait à les soumettre.

Comme nous évoquions la tentation, arrivés dans la dernière salle, nous y trouvons différentes versions de la  « Tentation de Saint-Antoine », dont celles du peintre allemand Martin Schongauer (vers 1445-1491) et de l'artiste namurois Félicien Rops (1833-1898), notre visite se terminant ainsi avec ce même artiste namurois, dont une  oeuvre est exposée à l’entrée, près de l’accueil, recouverte par une tenture rouge, histoire qu’elle ne heurte pas le public non averti …

… De Rops à Rops, cette intéressante exposition est à découvrir, à Namur, sachant qu’elle ne pourra pas être prolongée, certaines oeuvres prêtées ne pouvant être exposés plus de trois mois.

Notons le propos de Julien Devos, le conservateur, Docteur Historien-Orientaliste, ainsi qu’en Langues & Letres, Collaborateur scientifque à l’ « UCL », Licencié en Histoire et philologie orientales : « À la célèbre ‘Danse de Noces‘ , de  Pieter Bruegel, est associé un ensemble d’œuvres, signées par quelques-uns des plus grands noms de la Renaissance septentrionale, parmi lesquels  Albrecht Dürer, Hans Baldung Grien, Jacob Jordaens et Lucas Cranach. La part belle est également faite aux réalisations artistiques de Jérôme Bosch, de Pieter Bruegel l’Ancien et de leurs épigones, qui ouvrent les portes de mondes renversants, peuplés d’une myriade de créatures démoniaques hybrides, somme toute plus drolatiques que réellement effrayantes. »

« Cette exposition présente 150 œuvres : des peintures, des gravures, sculptures, artefacts archéologique et autres objets en tous genres. Elle est centrée sur tout ce qui a un rapport avec la tentation, les jeux de hasard, de stratégie, … »

« Diableries »  interroge l‘Homme sur ses rapports au Malin, au Moyen Âge et à l’Époque moderne, questionnant, plus largement, notre propre relation au Diable, au travers de thématiques variées, du théâtre à la musique, en passant par le jeu et la danse, autant d’activités et de pratiques au parfum diabolique, parfois insoupçonné.

Pouvoir ainsi obtenir, en prêts, des oeuvres de grands musées étrangers devient de plus en plus difficile, Julien Devos nous ayant confié que, par sécurité, une conservatrice avait accompagné l’oeuvre de son musée jusqu’à  Namur, et qu’il en serait de même pour la rapatrier en France.

Soulignons le dynamisme du conservateur du « TreM.a », Julien Devos, et de son équipe, qui obtiennent, en prêts, régulièrement, des oeuvres du « Musée du Louvres » & de la « Bibliothèque nationale de France », à Paris, ainsi que du « Rijksmuseum », à Amsterdam ou encore, pour cette exposition, d’oeuvres prêtées par des institutions sises en Allemagne & en Suisse, sans oublier, bien sûr, des principaux musées belges, d’Anvers, Bruxelles, Gand, …

… Mais, pouvoir ainsi obtenir, en prêts, des oeuvres de grands musées étrangers devient de plus en plus difficile,  Julien Devos nous ayant confié que, par sécurité, une conservatrice avait accompagné l’oeuvre de son musée jusqu’à Namur, et qu’il en serait de même pour la rapatrier en France …

… Et si nous venons au « TreM.a » pour la première fois, prenons le temps de découvrir la collection permanente, avec des oeuvres du peintre natif de Bouvignes, Henri Blès (vers 1500-vers 1555) et le splendide travail d’orfèvrerie du frère Hugo d’Oignies (1178-1240), classé comme « Trésor », par la Fédération Wallonie-Bruxelles, et reconnu comme l’une des « 7 Merveilles de Belgique ».

Ouverture : jusqu’au dimanche 28 août, du mardi au dimanche, de 10h à 18h. Prix d’entrée (incuant l’accès à la collection permanente): 5€ (2,5€, pour les étudiants, les seniors & les membres d’un groupe / 1€, pour les membres d’un groupe scolaire, en visite libre / 0€, pour les mois de 12 ans, les « Art. 27 », les membres « ICOM », les détenteurs du « MuseumPassMusées » & pour tous, le dimanche 07 août). Contacts :  musee.arts.anciens@province.namur.be   ou 081/77.67.54. Site web : https://www.museedesartsanciens.be.

Trois autres expositions sont à découvrir, à Namur, dans le cadre de l‘événement « The Circus we are » :

** « Musée provincial Félicien Rops » : tous les jours, de 10h à 18h, jusqu’au dimanche 25 septembre ( http://www.museerops.be).

** Espace culturel provincial « Le Delta » : jusqu’au dimanche 25 septembre, du mardi au vendredi, de 11h à 18h, le samedi et le dimanche, de 10h à 18h (http://www.ledelta.be).

** « Belgian Gallery », exposition « The Clown Spirit » : jusqu’au samedi 24 septembre, le samedi, de 14h à 18h, ou sur rendez-vous (http://www.belgiangallery.com).

Yves Calbert.

 

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