Baudouin Oosterlynck à Stavelot avec ses objets sonores

le 02/10/2010
A Pro Peau,installation sonore

Baudouin Oosterlynck à Stavelot
« Pousser la porte » est une expression qui m’a toujours semblé quelque peu erronée en ce qui concerne l’entrée dans la Galerie du Triangle Bleu à Stavelot. Et ce week-end des samedi 18 et dimanche 19 septembre cet écart entre les mots et l’expérience se confirmait. La porte est de verre transparent et être devant semble déjà être dedans, il suffit de traverser l’espace de transparence.
« Je dirais que c’est la transparence à travers laquelle on peut voir. Eh bien, c’est le silence à travers lequel on peut entendre. C’est la feuille blanche de l’artiste, le silence. » Ainsi s’annonce la présence de Baudouin Oosterlynck, l’artiste du son actuellement exposé, jusqu’au 10 octobre encore, dans le lieu de la Galerie. Il est ainsi revenu (après la performance du vernissage de son exposition « Musiques de Chambre ») deux jours entiers pour présenter une vingtaine de ses créations, des instruments d’écoute et surtout pour les faire entendre à l’oreille particulière de chaque visiteur. La première grande pièce où sont disposées deux tables à l’immense feuille blanche accueille des objets sonores de l’artiste. « Ma démarche est d’abord musicale. Ensuite musicale et plastique car je me suis rendu compte qu’en introduisant le corps par rapport au son, le son par rapport à l’espace dans lequel il est distribué, je pouvais élargir le territoire sonore. » Ici chaque visiteur est invité à descendre- comme dans le puits de soi- à la source de sons qu’il induit- par manipulation, par sa voix, simplement par l’écoute du son ambiant. Jouer à écouter, se poser dans l’écoute, attendre et accueillir en soi une écoute. Ne pas laisser le son envahir l’être passivement et massivement, ne pas se laisser écraser mais aller et se tendre vers lui, une écoute active, m’avait enseigné l’homme de radio Thierry Génicot. Ce souvenir est de circonstance ici. « C’est une prise de conscience de se laisser envahir par le son, comme on peut se laisser envahir par le soleil, par les odeurs. » Solenn, une petite fille, déambule devant chaque instrument, revêt les écouteurs-stéthoscopes et ne dit mot, regard grand ouvert sur les résonnances qui l’habitent. Entre sourire et gravité, ses yeux me racontent l’expérience profonde à laquelle chacun est convié de participer. « Je joue très peu, seulement quand je suis vivant. » Il m’a semblé à la vision de cette pièce qu’un peuple de fourmis s’assemblait là à quelque tâche d’importance. Il s’agit d’une session interactive : l’artiste, sa compagne et un ami assistent et guident le chemin du son à l’oreille puis se retirent agilement, comme des présences amies et non comme des professeurs. « L’art comme l’amour est un instant de coïncidence avec soi, avec l’autre avec le monde. Lorsque l’on crée, on est totalement à soi, totalement en dehors de soi et totalement multiple. C’est quelque chose qui nous vient qui nous tombe dessus. C’est de l’ordre de l’intimité et de l’ordre de l’universel. » C’est comme une magie, une apparition des premiers temps. Sollen, elle, joue du violon, qu’elle soit conviée à entendre des sons « d’avant la musique » semble la bouleverser et la retourner, oreilles par-dessus tête ! « La façon dont les gens reçoivent la musique est plus important que la musique. Je crois que c’est l’essentiel. » Je la retrouve dans la seconde pièce, très près de la peau de papier d’A pro-peau, la structure de bois et papier tel un tipi, l’instrument à l’intérieur duquel les visiteurs sont appelés à prendre place pour écouter la performance musicale et/ou sonore. Percussion, frottement, rebondi, lissage, martèlement, grattement, effleurement, caresse, glissement nous inondent à travers cette membrane. Les musiciens nous sont invisibles, seuls les spectres des outils-instruments dessinent par transparence l’esquisse d’une encre sonore. Comme une pluie de sons venus dessus et autour de nous, visiteurs venus écouter/voir. Il m’a semblé cette fois écouter tomber la pluie sur nos têtes…L’attitude du public tient du recueillement et d’une fête partagée. J’admire la gravité des visages tendus vers le son. Je jette un œil de l’autre côté de cette peau : Benjamin, Régis, Aurélien et Frédéric, les musiciens, ne sont autres que les quatre jeunes percussionnistes de l’académie de musique de Malmédy que Marie- Claire Goosse, la galeriste, avait déjà invités pour le vernissage. Leur prestation a ici mûri, assurance et plaisir de retrouver cet insolite instrument ! Benjamin me montre sa trouvaille : un peigne dont il promène les dents sur les surfaces de papier. Il sourit : « Nous avons fouillé nos caves et greniers : brosse, ballet en fer, baguettes de percussion, élastique, papier de verre ! » Il y a même la brosse étiquetée du patro de Malmédy !
Baudouin Oosterlynck me raconte une expérience charnière dans sa pratique artistique : en 77, alors qu’il est kinésithérapeute, il visite des institutions psychiatriques. Il est bouleversé par la charge incroyable qui émane des sons des malades : entre pleurs et rires. Il demande alors à pouvoir enregistrer ces sonorités et crée ainsi une forme d’oratorio. Il affine aussi son écoute de sons récurrents et s’aperçoit qu’il y entend la phrase « écoute- moi ! » en accéléré. Par la suite, il reviendra dans les lieux pour faire écouter aux patients leur prestation. Ceux- ci s’agglutinent alors l’un sur l’autre sur le corps des diffuseurs, très proches du sol ! Cette attitude des auditeurs donnera alors l’idée à l’artiste de disposer dans l’espace et à différentes hauteurs les sources sonores qu’il utilise. C’est ainsi qu’il va commencer à créer ses installations et ses objets sonores. Vous pourrez aussi voir dans l’une des petites pièces à l’étage de la galerie un mur-vitre sonore… un acte magique ! « Ce qui m’amusait, surtout, c’était de faire écouter quelque chose là où il n’y a rien à voir. Une plaque de verre est un objet mais transparent. » Lorsque je demande s’il existe des enregistrements des objets sonores, la réponse est claire et directe. C’est à une expérience personnelle que l’artiste convoque le public. Par exemple ici notamment le son du papier. L’enregistrement figerait cette rencontre et briserait ce moment d’intimité, de soi au son. J’aime cela…il faut y être, se déplacer, faire un voyage à la rencontre d’une oeuvre ! L’implication de l’individu est nécessaire et même indispensable dans la démarche de Baudouin Oosterlynck.
« Je me suis ainsi dégagé du besoin de faire ma propre musique et du besoin d’imposer ma musique aux autres. Je me suis dit, j’aime bien de faire des pièces qui deviennent plus des objets sculpturaux à destination musicale que les gens peuvent utiliser chacun pour soi. Les gens se découvrent eux- mêmes. » Allons- donc apprécier et goûter par l’ouïe et le regard l’espace que nous ouvre la galerie du Triangle Bleu et l’exposition de Baudouin Oosterlynck « Musiques de chambre ».
Marie- Laure Vrancken
(les phrases entre guillemets- papillons sont issues du petit livre bleu-lui aussi !- de Baudouin Oosterlynck : « Conversation avec Jacques De Maet » aux Editions Tandem)

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